« Un enseignant a déjà comparé l'éducation à une conversation entre les générations, dit David Hildebrand, qui enseigne les études commerciales et les applications informatiques au Garden Valley Collegiate, à Winkler (Manitoba). Cette expression m'a réellement frappé à l'époque et je l'ai gardée en tête toutes ces années. »
La comparaison avec une conversation entre générations s'applique sur bien des plans, explique-t-il. Les enseignants ont plus d'expérience et sont plus vieux que leurs élèves, mais plutôt que de se placer d'un côté du fossé qui sépare les générations, les enseignants servent de pont entre les connaissances qu'ils transmettent et les élèves qui les reçoivent.
C'est une conversation car elle peut aller dans les deux sens, renchérit Betty MacLure, enseignante en 2ème année à la Wainwright Elementary School, à Wainwright (Alberta). Récemment, elle a eu le plaisir et le privilège d'enseigner en équipe avec une élève-maître très spéciale, sa propre fille. « Ma fille dit qu'elle a beaucoup appris grâce au temps que nous avons passé ensemble en classe, mais c'est également vrai pour moi! » Betty MacLure avait plus de connaissances et d'expérience que sa fille, mais celle-ci avait des idées, des approches et des attitudes nouvelles face à l'enseignement. Les deux ont profité de cet échange.
Mais à mesure que les attitudes et les idées évoluent et se modifient d'une génération à l'autre, à quel point avons-nous besoin d'une « traduction » pour que cette conversation soit comprise par les deux générations?
« Je ne suis pas sûre que nous ayons besoin de traduction », réfléchit Pascale Baillargeon, qui enseigne à l'école secondaire Qaqqalik à Kimmirut (Nunavut), avec un autre enseignant. Plutôt que de faire intervenir l'éducation pour interpréter ou traduire le dialogue entre les générations, elle croit qu'« il faut plutôt avoir l'occasion de communiquer et de comprendre l'expérience de chacun et son point de vue ».
Les collectivités nordiques connaissent une évolution rapide sur bien des fronts, explique-t-elle. L'apprentissage, qui se faisait auparavant par la transmission orale de la culture, passe maintenant par l'écrit. Avec la fermeture des pensionnats, bon nombre de collectivités élèvent maintenant leurs adolescents pour la première fois. De plus, les médias du Sud introduisent de nouvelles attitudes et perspectives à un rythme étourdissant.
Madame Baillargeon voit l'éducation comme le catalyseur qui permet aux générations de communiquer et de s'expliquer mutuellement leurs idées et leurs attitudes. « Elle crée des liens entre les générations. à titre d'enseignants, nous pouvons nous servir de la tradition orale de transmission des faits pour proposer des projets dans le cadre desquels nos élèves chercheront à comprendre le reste de la collectivité et à établir une conversation avec elle. »
Pour bon nombre des lauréats du Prix du Premier ministre de cette année, le désir de se diriger dans l'enseignement est venu d'une rencontre positive avec un enseignant.
« Je me dirigeais en fait dans le domaine de la prestation musicale. Dans un de mes cours de musique à l'université, un professeur a attiré mon attention. Je trouvais fascinante la manière dont il enseignait et présentait la musique comme un domaine affectif. Lorsque j'ai fait le tour de certains cours donnés par d'anciens étudiants de ce professeur, j'ai été renversé par l'influence qu'il avait eue sur les élèves, et j'ai décidé que je voulais faire la même chose. »
« Je ne m'attendais pas à ça. Je n'avais pas l'intention de devenir enseignante. J'étudiais l'anglais à l'université et faisais partie d'un club de théâtre. L'une de mes professeures était tout simplement passionnée par son sujet et adorait visiblement enseigner, et j'ai pensé : "J'aimerais faire la même chose!" Il n'y a aucun autre endroit où je pourrais avoir autant d'influence sur la vie des jeunes. »
« En regardant les enseignants de mon école secondaire, je me rappelle avoir pensé : "Ce serait formidable d'être celui dont les élèves se souviennent!" »
« Les enseignants ont eu un rôle important dans mon développement. J'ai grandi dans une famille monoparentale au cœur du quartier Cabbagetown de Toronto, et mes enseignants m'ont montré que l'éducation est synonyme de possibilités. Ils m'ont fourni une base stable, mon sanctuaire. Lorsque j'ai fini l'école, j'ai obtenu un emploi comme apprenti électricien, mais les hommes avec qui je travaillais m'ont convaincu que je pouvais faire plus de ma vie. Je suis allé en Colombie-Britannique en vacances et je suis tombé en amour avec l'endroit, j'ai visité l'Université de Colombie-Britannique et j'ai réellement pris le temps de me demander ce que je voulais faire de ma vie. La réponse a été : "Enseigner." »
« L'enseignant qui donnait le cours de théâtre à mon école secondaire était merveilleux. Je savais que je voulais faire comme lui, un jour. C'est tellement une profession merveilleuse et une vocation noble que de pouvoir transmettre des choses aux générations futures. L'enseignement n'est pas un travail; c'est une vocation. »
Cette approche s'applique également dans le Sud. « Lorsque j'ai besoin qu'on m'explique ou qu'on me raconte concrètement un chapitre de l'histoire du Canada, je vais parler avec ma grand-mère », affirme Blake Seward, qui enseigne l'histoire au Smiths Falls District Collegiate Institute, à Smiths Falls (Ontario). (Sa grand-mère a d'ailleurs fêté son 101e anniversaire en juillet 2003.) « C'est une femme fascinante qui peut non seulement me dire ce qui s'est passé, mais ce que cela signifiait à ce moment-là, ce qu'elle a ressenti à l'époque. » Les conversations de M. Seward avec sa grand-mère lui ont donné une meilleure compréhension de l'histoire du Canada et de la façon dont la société d'aujourd'hui s'est développée à partir de ces racines.
Blake Seward fait en sorte que ses élèves aient la même possibilité en leur demandant d'interviewer des anciens combattants de la collectivité, dans le cadre de son projet « Nous nous souviendrons d'eux ». « De cette façon, ils comprennent réellement ce qui s'est passé - que la guerre n'est pas un film ou une date de bataille; c'est la vraie expérience d'un vrai soldat. » Les élèves en viennent à comprendre que des notions comme le patriotisme et le nationalisme sont perçues différemment aujourd'hui, ajoute-t-il.
Au-delà de cette expérience, les élèves établissent une solide relation avec les personnes âgées, et plusieurs continuent de les visiter longtemps après la fin de leur projet en histoire.
Les expériences de ces élèves font ressortir un point important de l'éducation considérée comme une conversation entre générations, souligne Peter Gallant, qui enseigne la musique instrumentale et les études sociales à la Summerside Intermediate School, de Summerside (Île-du-Prince-édouard). « Bien que ce soit une conversation, ce n'est pas - et ce ne peut être - un dialogue véritablement égal. »
Les enseignants sont plus vieux et en savent plus que les élèves. Sur bien des plans, les élèves ont plus à apprendre des enseignants que les enseignants ont besoin d'en apprendre des élèves. Les enseignants ont droit au respect. Il s'agit d'un aspect que les élèves doivent apprendre et dont ils doivent se souvenir, insiste M. Gallant. « Parfois, au cours de la conversation, il faut dire : "Tu n'as pas vécu assez longtemps pour me parler comme cela." »
Patti Sebestyen, qui dirige le Opening Doors, un programme d'enseignement parallèle à Saskatoon, convient que le respect pour les gens plus âgés et plus sages est une leçon importante que les jeunes doivent apprendre. Pourtant, il est parfois difficile de trouver une personne disposée à engager une conversation avec un élève pour établir le genre de relation dont messieurs Seward et Gallant parlent. « Bon nombre de mes enfants n'ont pas d'adulte dans leur vie, et encore moins un adulte qui peut leur dire quelque chose qui leur sera utile », affirme Mme Sebestyen.
Pour cette raison, elle invite à l'école des membres plus âgés de la collectivité, dont sa propre mère, qui y fait des visites régulières. « Je crois fermement à ce lien entre les générations. Il donne aux deux parties une occasion d'apprendre des choses et enseigne aux enfants le respect et le comportement approprié. »
Madame Sebestyen raconte qu'une fois, une femme âgée est venue à l'école sans avoir été invitée. Quelques jours auparavant, elle avait fait une chute au centre commercial. Trois des élèves de Mme Sebestyen, qui se tenaient là avec le reste de leur groupe, ont aidé la dame à se relever. Celle-ci les a retracés et s'est rendue dans les locaux du Opening Doors pour raconter ce qui s'était passé et remercier de nouveau les garçons. Timides et silencieux pendant qu'elle était là, les garçons ont été intrigués et impressionnés par le fait que quelqu'un prenait le temps de venir reconnaître leurs actions. « Pour mes élèves, une conversation entre générations fait une énorme différence. »